La place de l’ergonomie

C'est pas parceque c'est les vacances qu'on va arrêter complètement de parler de multimédia non plus. Jono Di Carlo a publié sur son blog un manifeste sur le design d'interface intitulé "These Things I believe".



La lecture du manifeste de DiCarlo a soulevé pas mal de questions chez moi et sert ici de point de départ pour questionner la place de l’ergonomie dans le design web.

Le manifeste de DiCarlo

1. Pourquoi coder ?

On code pour les humains, pas pour les ordinateurs. Si c’est l’ordinateur qui interprète, c’est l’humain qui s’en sert. Le code n’a d’interêt que par ce qu’il améliore dans notre vie.

2.  Que veulent les gens ?

La plupart des gens ne veulent pas d’ordinateurs. Ils ne veulent même pas de logiciels, ils veulent communiquer.
Ce qui compte pour les utilisateurs c’est la communication, pas le fait qu’on passe par ordinateur. L’interface devrait s’effacer derrière l’utilisation.

L’internet est principalement une interface pour échanger et elle peut s’avérer frustrante. Ce que les gens veulent ce n’est pas principalement plus de choses à faire mais une façon plus simple et intuitive de faire les actions basiques.

3.  Pourquoi les logiciels deviennent populaires ou non ?

Beaucoup sont surpris de voir des produits être adoptés beaucoup plus rapidement que des produits équivalents beaucoup plus performants. Les concepteurs ne sont pas des utilisateurs normaux et doivent faire des efforts beaucoup plus importants pour comprendre comment Mr Toutlemonde réagira face à son interface.
Il utlise une phrase qui me semble assez juste “On voit les arbres, ils voient la forêt“. Pour l’utilisateur, l’interface est le produit et il se fout pas mal de chaque élément individuellement.
Un concepteur voit le projet par partie qui s’assemblent, là où l’utilisateur voit un ensemble

4. Pourquoi presque personne n’utilise Linux ?

Je ne suis pas un utilisateur de Linux mais il y a cette phrase qui tourne régulièrement : “Linux est gratuit uniquement si la valeur du temps est nulle“.
Ce n’est peut-être pas un hasard si Linux ne s’est installé que dans les domaines auxquels l’utilisateur n’a pas directement accès (serveurs, etc …) et que le seul logiciel libre à s’être réellement imposé est Firefox qui investit énormément d’effort dans le design de son interface.
Vous pouvez également lire Linux : le journal d’un novice par un journaliste d’ecrans.fr

5.  Les utilisateurs sont-ils débiles ?

Les utilisateurs ne sont pas débiles, ils ont juste de meilleures choses à faire avant de mourrir que de comprendre comment une interface fonctionne. Si l’utilisateur a fait une erreur, comprenez comment l’interface l’a induit à la faire et corrigez ça.
Le temps de l’utilisateur est plus important que le votre.
Le bon design d’interface est humble.

6.  Le design d’interface est-il un design marketing ?

DiCorlo soutient qu’en produit dont on vend l’interface est souvent un produit dont justement l’interface est mal faite. Il prend l’exemple d’un micro-onde qu’on serait tenté d’acheter car il possède plus de boutons et semble donc plus puissant alors qu’il est juste plus compliqué à utiliser au final.
Aza Raskin discute ce point en rappelant les pubs pour l’iphone qui visait justement à montrer la simplicité de l’utilisation.
Sur son exemple, on peut également évoquer Donald Norman qui soutient qu’il vaut mieux avoir plus de boutons avec une action assignée à chaque plutôt que moins de boutons et des combinaisons impossibles à deviner.

7.  Quel est le rôle d’un designer d’interface ?

Le rôle d’un designer d’interface est de fournir ce dont l’utilisateur a besoin, pas ce que l’utilisateur dit avoir besoin. L’utilisateur sait ce qu’il veut faire et les problèmes qu’il rencontre, il ne connait pas les solutions.
Son rôle est de rendre les actions plus simples, pas de rajouter des fonctionnalités.

8. Où est la science ?

L’efficacité et la facilité d’utilisation d’une interface sont des choses mesurables empiriquement. Des études sont faites, il y a des règles de bases (Loi de Fitts, de Hicks, etc …) qui sont souvent ignorées.

9. Le changement est-il bon ou mauvais ?

Il a un prix.
Des fois le résultat vaut la peine de changer des habitudes, des fois non. Le tout est de savoir quand est-ce qu’il est nécessaire.

10. Quel est le pêché capital d’un design d’interface ?

Ce sont des points qu’on a déjà évoqués chez Jef Raskin :

  • Faire perdre du temps à l’utilisateur
  • Lui faire perdre le fil de sa réflexion
  • Lui faire perdre des données

Quelle limite entre l’ergonomie et le graphisme ?

En écrivant ce post je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec ce que je peux rencontrer en tant que graphiste.

Qui doit s’occuper de l’ergonomie ?

Par exemple, si on reprend le point 7, “L’utilisateur sait ce qu’il veut faire et les problèmes qu’il rencontre, il ne connait pas les solutions.“. Pour un graphiste, son client va savoir de quoi il veut parler (en même temps c’est un peu un minimum) mais ne sait pas comment le communiquer. Ce qui ne va pas l’empêcher de donner son avis sur tout et n’importe comment.
De même, au niveau de l’ergonomie, tout le monde donne son avis et uniquement les très grosses boites ont des ergonomes. La plupart du temps ça va être les graphistes qui vont s’occuper de ça et bonjour :

  • les typos minuscules
  • les boutons inaccessibles
  • les fonctionnalités oubliées et galère à rajouter parceque tout a déjà été designé sans passer par une phase de zonings (cf. nos dossiers de conception pour une définition) et qu’il n’y a plus de place
Quelle place pour l’ergonome ?

Alors, quelle place pour l’ergonomie dans la conception d’un site ? Est-ce que ça vaut la peine d’avoir une personne à plein temps pour s’en occuper ? Est-ce aux graphistes de plus s’ouvrir à cette partie ?

Pour en avoir discuter un peu autour de moi, la première raison qui ressort est le manque de temps à consacrer à une partie aussi peu explicite pour le client. Un zoning c’est moins sexy qu’un design bien léché et le client il est moins excité alors qu’il s’attend très vite à voir quelque chose qu’il puisse reconnaitre comme étant son futur site.

Mais un design bien léché c’est un cauchemar à réorganiser et si en plus les modifs arrivent une fois le site développé ça devient très vite un gouffre au niveau du temps. Du coup, ne vaudrait-il pas mieux plus s’investir au début, en explicant cette étape et sa nécessité au client ? N’économiserait-on pas du temps au final ?

Quelle place pour le graphiste ?

Je n’ai que l’expérience de petites agences et de ce que j’ai pu voir jusqu’à présent l’ergonomie était prise en charge entièrement par les graphistes. Si on leur retire ce rôle, quelle est leur nouvelle approche ?

Ils n’ont alors plus qu’à se tenir à une structure et à la mettre et en forme et on a là une approche qui me tient à coeur qui n’est rien d’autre que le “Form Follows Function” de Sullivan, la forme doit s’adapter à la fonction et non l’inverse. L’ergonomie n’a idéalement pas à être changée pour satisfaire les pulsions d’un graphiste.

Le graphiste serait alors là pour inscrire le site dans un univers, pour transmettre les valeurs du client, mais il ne doit pas perdre l’évidence d’utilisation normalement définie à l’étape précédente.

Il pourrait alors réellement se concentrer sur son métier plutôt que de se disperser et s’énerver à devoir reprendre son travail continuellement (même si il y aura évidemment toujours des retouches à faire, elles seraient moins nombreuses et concernerait son expertise).

Conclusion

Encore une fois, toutes ces questions découlent de ma propre expérience et de mes frustrations (le gars qui doit adapter une fois que tout est déjà développé, c’est moi) et j’avoue ignorer le fonctionnement dans les autres agences, quelle que soit leur taille.  Du coup je serais curieux d’avoir d’autres retours sur ces points (oui, vous, les trois personnes qui ont tout lu jusqu’ici).

Et puisqu’apparement il faut faire une ouverture dans une conclusion et que ce post commence à être un peu long pour aborder ce point, je voudrais juste souligner ce passage : La plupart des gens ne veulent pas d’ordinateurs et vous inviter à jeter un oeil du côté des travaux de no-design qui travaille justement sur l’effacement des ordinateurs pour une intégration invisible, du multimédia dans les objets de notre quotidien.

  1. Jib's Le 25 Juillet 2008 à 08:19

    Je trouve cruelle la vision d’un graphiste donnée dans ce billet.
    Les zonings sont utiles, une maquette graphique l’est aussi, et les deux peuvent tout à fait cohabiter.

    Un zoning n’a pas forcément besoin d’être montré au client, mais il peut tout de même être crée avant la maquette graphique.

    Ensuite je pense qu’un “bon” graphiste web doit être ergonome. Ça doit faire partie de ces compétences, à l’heure actuelle. En tout cas dans une petite structure qui ne peut pas se permettre d’avoir 10 personnes pour des métiers ultra-spécifiques.

    En tout cas joli billet plein de choses intéressantes.

    A bientôt.

  2. lénou Le 25 Juillet 2008 à 08:48

    Moi je te comprends de bout en bout… les fonctions à rajouter une fois que tout est calibré au pixel près, le client qui se rend compte après coup qu’en fait, son site serait mieux optimisé pour du 800*600..
    Arf…
    Quant à savoir si c’est au graphiste de faire le travail d’ergonomie, ça dépend des projets non? Certains projets moins “ambitieux” en termes de design car plus fonctionnels ou grand public laissent plus de temps aux graphistes pour se pencher sur ces questions.. D’autres projets plus “arty” mériteraient que les zoning soient clairement posés avant de commence la moindre recherche graphique.. non?

    En tout cas bravo pour ce billet clair et intéressant (mais heu, avec plus d’image ce serait bien =)

  3. Renaud Biemans Le 25 Juillet 2008 à 09:10

    A mon sens, l’ergonomie web prend une place grandissante dans les projet web, d’où la difficulté d’intégrer cette compétence spécifique dans une équipe.
    Je ne pense pas que ce soit au graphiste de s’occuper du zoning. Ce n’est pas une question de compétence mais d’impartialité. Un graphiste qui design son interface a déjà de nombreuses contraintes d’espace, de couleur et de style. Cela peut le pousser à faire des choix pour des raisons esthétiques au détriment de l’ergonomie.
    Cependant le graphiste a un rôle important en ce qui concerne la cohérence graphique. Le choix des couleurs, des formes et le respect de la charte graphique sont des éléments cruciaux pour l’ergonomie d’un site.

    Je pense qu’un concepteur doit s’occuper du zoning pour pouvoir se concentrer uniquement sur les besoins des utilisateurs. Par la suite c’est important qu’il se joigne à la réflexion du graphiste pour élaborer l’interface visuel et la cohérence jusqu’au niveau des détails

  4. Diego A.M. Le 25 Juillet 2008 à 09:54

    Excellent billet. Il soulève une question importante concernant la place du graphiste vis à vis de la chaîne de production. En effet ce n’est pas évident de réaliser une interface fonctionnelle et sexy simultanément, en effet les petites structures ne peuvent pas forcément se permettre d’embaucher un ergonome et/ou architecte de l’information pour structurer en amont de la créa mais n’est-il pas temps de bien définir la limite entre un graphiste et un DA ?!
    On galvaude le titre à force de cette course aux grades et au final de bons graphistes deviennent DA alors qu’ils n’ont strictement aucune notion de conception d’interface ni même de culture “techno” pour savoir comment les autres corps de métiers vont donner vie à leur créa.
    Nombre d’interfaces sont à pleurer d’inutilisabilité chronique mais c’est clairement à mettre en rapport avec la quantité de “DA” issus du print qui réagissent aux problématiques du web comme si on se contentait de coller du papier cliquable à l’écran.

  5. steven Le 25 Juillet 2008 à 10:34

    très bon billet. C’est vrai qu’on retrouve des questions qu’on se pose assez svt. C’est clair que le graphiste doit clairement posséder des notions en ergo, la phase de zoning est elle aussi indispensable, que ce soit le(s) graphiste(s) et/ou les cdp qui s’en occupent. Le fait de dire qu’après ça ya pu qu’un travail de ‘collage graphique’ c un peu con, le zoning porte bien son nom, rien n’empèche de créer un truc de taré derrière, fo just faire gaffe à ce que le zoning influence pas trop les choix graphiques en tant que tel koi.
    Now dans les grosses agences, ya le boulot de vrais ergonomes qui rentre en jeu, et ce, de façon de plus en plus importante…

  6. woumpah Le 25 Juillet 2008 à 12:07

    Super billet qui soulève pas mal de questions :).

    En tant que graphiste (apprenti) dans une “grosse” agence, je peux dire que :

    - l’ergonomie, tout le monde est d’accord pour dire que c’est super important (au début du projet surtout ^^)
    - on ne sait pas vraiment qui en est responsable (le DA pose une maquette statique, un graphiste fait la décli Flash, un développeur code le tout et - trop souvent - un graphiste repasse derrière pour faire quelques modifs). Je pense que les 3 intervenants ont leur part de responsabilité dans l’ergonomie et qu’il est indispensable de communiquer pour admettre des principes cohérents.

    Autre problème, l’implication du client dans la conception et réalisation d’un site. J’ai déjà bossé à partir de zonings déjà conçus (sous Power Point mais je n’ai rien contre ce logiciel, il est top cool) et si un CP me demande de caler un bouton RETOUR en bas à droite parce que c’est la demande du client, je vais gueuler, mais je vais le faire :).

    J’ai l’impression que les grosses agences ont tellement peur de perdre leurs gros clients (les fameux “grands comptes”) qu’elles feraient n’importe quoi pour les satisfaire, mais c’est un autre débat :).

    Sinon, en tant que graphiste, c’est super frustrant de devoir aller contre ses principes et d’être obligé de passer par un CP pour communiquer avec un client. L’échange client > CP > graphiste puis graphiste > CP > client pourrait être un échange client > graphiste / graphiste > client quand il s’agit de retours graphiques (je ne parle pas de budget et de gestion de projet).

    On perd du temps, de l’argent, de la patience et on fait de la merde des fois, mais c’est cool parce qu’on peut bosser en short.

  7. Isaac W. Le 25 Juillet 2008 à 12:56

    Soyons sérieux, même dans les grosses agences l’ergonomie est surtout bossée pour les AO et les sites phares.
    @woumpah, le tampon CP est assez important dans les échanges. Les créatifs qui vont au contact du client sortent souvent assez déprimés (graphistes, comme dev etc…)

  8. o_O Le 25 Juillet 2008 à 17:39

    Houlà j’aurai peut-être pas du poster ça juste avant de partir en vacances, je ne pensais pas qu’autant de monde aurait le courage de lire (et encore moins de commenter :)).

    En tout cas c’est intéressant de voir les différents avis selon les expériences. C’est sur que tout dépend de la taille de la structure mais si un graphiste se doit de connaitre les règles d’ergonomie (on a pu se rendre compte en cours que c’était un domaine beaucoup large que ce qu’on aurait pu penser), il se doit aussi de connaitre les principes du développement pour éviter de ne faire trop n’importe quoi, woumpah suggère qu’il soit aussi au contact avec le client pour les problèmes purement graphiques, etc … au final on demanderait beaucoup et peut-être trop à une personne dont ce n’est pas le corps de métier. D’autant plus que chacun de ces domaines évolue très vite.

    J’en parlais avec starmonkey en parallèle et lui suggérait que finalement le mieux placé c’était quand même le dev parceque c’est le premier à se servir de l’interface et à se rendre compte des limites.
    Idéalement, il faudrait une personne omnitiente maitrisant chaque volet de la réalisation. Comme ça relève de l’impossible, il faut une équipe et pourtant il me semble que :
    1. c’est assez rare de voir des développeurs sur de la conception
    2. il y a une inégalité au niveau de la considération des métiers
    A partir de là, ça me semble compliqué d’avoir un travail cohérent. Est-ce que les mentalités serot amené à changer ? d’où ça peut venir ?

    Pour finir et pour revenir sur ce que disait Diego, il me semble qu’il faudrait définir le rôle du graphiste et la place réelle du graphisme (que ce ne soit pas un truc fourre-tout comme ça l’est actuellement).
    Pour moi un DA, donne une direction, dans le sens d’une route, une voie à suivre, il fait des mood boards, un ou deux écrans et ensuite le graphiste intervient pour décliner d’après les indications du DA. Aucun des deux n’aurait réellement à intervenir sur la structure de la page mais sur la hierarchie visuelle et l’installation de l’univers visuel.
    Après sur l’impact des gens venant du print, je suis assez partagé dans le sens où je peux pas m’empêcher de trouver qu’il y a généralement une culture typo plus aboutie et des approches plus rigoureuse du graphisme (grilles, etc …) mais il y a effectivement trop souvent une ignorance des outils web et des contraintes (comment des graphistes et DA web peuvent n’avoir même pas Flash d’installer sur leur machine ?)

    Quand aux clients, bon bah voilà tout le monde sait comment ça se passe et woumpah l’a bien résumé :).
    Après on peut se demander si en explicant bien aux clients les choix graphiques faits, le client ne serait pas capable de les comprendre. Après il faut qu’ils soient réfléchis et cohérents et là on retombe sur le poste graphisme de consommation/graphisme de communication, et aussi que la personne l’explicant soit à même de le faire hors un certain nombre de CP n’ont aucune connaissance ni en graphisme ni en dev.

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